Orphée Hannam : un hommage spécial à Tony Leung En dépit de la différence avec le roman, Tony Leung reste fondamental ①

L’« exposition spéciale Tony Leung » d’Orphée Hannam se clôture avec la projection de〈/LANGLE_BRACKET〉Couleur, interdits〈/RANGLE_BRACKET〉 le 1er août.

Au printemps de cette année, Tony Leung s’est rendu en Corée. Il s’agit de son tout premier film européen, et c’est un acteur, déjà sexagénaire, qui revient faire la promotion. Pour vanter le film 〈/LANGLE_BRACKET〉Le Copain du silence〈/RANGLE_BRACKET〉 du réalisateur Ildikó Enyedi, il est venu à Séoul afin de promouvoir son film, une visite qui ne s’était pas produite depuis... 18 ans, et donc depuis 2008, 〈/LANGLE_BRACKET〉La Bataille de Red Cliff : le début de la guerre gigantesque〈/RANGLE_BRACKET〉. 〈/LANGLE_BRACKET〉Le Copain du silence〈/RANGLE_BRACKET〉 est une œuvre centrée sur un seul arbre gingko. Elle montre le parcours d’un groupe de personnages issus de trois époques différentes—les étudiants de 1908, les jeunes de 1972 et, enfin, les neuroscientifiques de 2020—qui explorent la vie et les études. Tony Leung y interprète le neuroscientifique hongkongais « Tony », invité en 2020 dans une université allemande. Rien que le titre, « Le Copain du silence », révèle Tony Leung tel qu’on l’a toujours connu : moins par les mots que par des regards profonds, en nous rencontrant. C’est pourquoi le réalisateur a utilisé tel quel, dans le film, le prénom anglais de Tony Leung, « Tony ».

Avec le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale, Wang Qia-zhuo (Tang Wei) part à Hong Kong. Elle s’inscrit à la section théâtre de l’Université de Hong Kong. Puis, en admiration pour le radical Guang Yumin (Wang Leehong), qu’elle pense capable de susciter l’élan patriotique grâce au théâtre, elle finit naturellement par rejoindre le groupe antijaponais mené par cet homme. Ils élaborent un plan d’assassinat visant à tuer Yi (Tony Leung), un personnage central parmi les collaborateurs avec l’ennemi japonais. Wang Qia-zhuo dissimule alors sa véritable identité. Sous le rôle d’« épouse fantôme », elle devient l’amie de l’épouse de Yi (Joan Chen) et s’approche de lui. Un jour, quelqu’un arrive soudainement, et Yi, qui se montre prudent et garde ses distances envers cet interlocuteur, se laisse peu à peu séduire. Wang Qia-zhuo, de son côté, finit par oublier qu’elle joue elle aussi en faisant semblant d’aimer Yi. Celui qui n’a cessé de vivre sous la menace d’être assassiné soupçonne alors Wang Qia-zhuo d’être, elle aussi, une personne qui le vise, mais il ne peut pas pour autant la rejeter.

L’une des différences les plus frappantes avec l’œuvre originale concerne, elle aussi, la façon de décrire le vilain « Yi ». Dans le roman, Yi est décrit comme un homme sans envergure, au physique terne. L’idée d’en faire un espion qui, amoureux de ce genre d’homme, finit par oublier sa mission n’en demeure pas moins pertinente. Mais la séquence de sexualité, absente du roman, qui est placée au premier plan permet précisément de développer le scénario où l’on peut devenir prisonnier de « la couleur », comme dans le cas de l’espion. Et cela n’aurait pas été possible sans l’acteur qu’est Tony Leung. En clair : dans le film 〈/LANGLE_BRACKET〉Couleur, interdits〈/RANGLE_BRACKET〉, la clé, c’est que Tony Leung est un personnage capable de faire tomber amoureux dès le premier regard. Même dans un film court, il faut pouvoir bouleverser en une seule fois le cœur de Wang Qia-zhuo. C’est aussi pour cela que la toute première apparition de Tony Leung dans 〈/LANGLE_BRACKET〉Couleur, interdits〈/RANGLE_BRACKET〉 commence en pointant d’emblée ses yeux, écrasants. Quand Wang Qia-zhuo, sous l’identité fictive d’« épouse fantôme », s’approche de l’épouse de Yi et passe devant sa maison, Yi n’apparaît que par le bas de son visage, derrière la vitre de la voiture. Le public ne peut pas ne pas comprendre que c’est Tony Leung qui joue. Or, avec ce choix de mise en scène, Li-an place le public à la place de Wang Qia-zhuo : celle qui n’entend que la voix de Yi. Et cela devient un moteur essentiel pour conserver la tension de 〈/LANGLE_BRACKET〉Couleur, interdits〈/RANGLE_BRACKET〉. Or, chose intéressante, c’est exactement l’inverse de la méthode utilisée lorsque Tony Leung apparaît pour la première fois dans un autre film de Wong Kar-wai : 〈/LANGLE_BRACKET〉In the Mood for Love〈/RANGLE_BRACKET〉 (1994). Dans ce film, alors que Tony Leung est devant le mur du bâtiment d’en face et fait son travail de police, Wong le montre ensuite de face, marchant lentement vers un fast-food pour acheter un encas. Quand il s’approche, il réalise un gros plan et retire même son chapeau avant de se pencher vers le spectateur. Là encore, le film place le public à la place de Fei (Wang Fei), un personnage dont le regard ne peut en aucune façon être évité. 〈/LANGLE_BRACKET〉Couleur, interdits〈/RANGLE_BRACKET〉 et 〈/LANGLE_BRACKET〉In the Mood for Love〈/RANGLE_BRACKET〉 sont donc, à chaque fois, des moments où l’on teste différemment des spectateurs qui savent déjà ce qu’est Tony Leung. Quoi qu’il en soit, il n’y a pas d’échappatoire.

C’est d’autant plus intéressant que, dans le roman d’origine, on ne trouve nulle part ce type de scène de sexe : au contraire, dans le film, elle peut être divisée en trois grandes séquences. La première se déploie de manière franchement sadique. Elle montre qu’I a le pouvoir dans leur relation et, pour maintenir la méfiance, elle fait en sorte que Wang Qia-zhuo ne la voie pas. Ainsi, quand leurs regards se croisent par hasard plus tard, Yi est profondément déstabilisé. La réaction de Wang Qia-zhuo compte aussi. Après la fin de la relation, elle esquisse un léger sourire : ce doit être la satisfaction d’une comédienne qui sait que son jeu a fonctionné—pas en recherchant le plaisir, mais en trompant Yi, c’est-à-dire en réussissant sa mission en tant qu’épouse fantôme, et pas en tant que Wang Qia-zhuo. Puis, à partir de la deuxième scène, les échanges d’émotions se mettent en place entre les deux personnages : la relation se déroule comme celle de vrais amants. Si l’on dit finalement que 〈/LANGLE_BRACKET〉Couleur, interdits〈/RANGLE_BRACKET〉 est un film où « la couleur » finit par dépasser « l’interdit », la troisième scène de sexe est celle où couleur et interdits se retrouvent enfin sur le même plan. Et la troisième séquence est décisive. À ce moment-là, on a l’impression qu’ils s’aiment vraiment. La scène importante est celle où Wang Qia-zhuo jette un bref regard vers le pistolet suspendu à côté d’elle. C’est l’instant où elle pourrait tirer et tuer pour achever la mission, mais elle hésite. C’est pourquoi, après la fin de la relation, elle se met à pleurer. Elle a réussi à jouer parfaitement, en tant qu’épouse fantôme—et pourtant, c’est Wang Qia-zhuo que Yi en vient à aimer.

La description de ces sentiments s’entrelace avec le problème de la théâtralité, et crée un courant singulier. On y retrouve l’expérience autobiographique de Li-an. Dans le passé, lorsqu’il suivait des études à l’académie des arts de Taipei, dans les années 1970, il avait été saisi—lorsqu’il est monté pour la première fois sur scène, après la fin du spectacle—par une énergie violente qui ne quittait pas son corps depuis longtemps. C’est le début des interrogations : comment distinguer, dans le jeu, ce qui n’est qu’une imitation de la vie, ou comment, dans la condition humaine, séparer rigoureusement tous les actes de ce qui relève du jeu. Le roman original de Zhang Ai-ling décrit aussi l’émotion ressentie par Wang Qia-zhuo juste après avoir terminé sa performance sur la scène : une « intensité, comme une tempête qu’on ne parvient pas à calmer ». C’est ainsi que 〈/LANGLE_BRACKET〉Couleur, interdits〈/RANGLE_BRACKET〉 raconte aussi l’histoire de Wang Qia-zhuo, amateur de jeu qui a déjà fait l’expérience de cette même intensité, découvrant une scène encore plus grande, et, celle qui est en fait un immense mur. À partir de là, 〈/LANGLE_BRACKET〉Couleur, interdits〈/RANGLE_BRACKET〉 va plus loin que le simple portrait d’une femme qui oublie sa condition de militante antijaponaise et se laisse entraîner dans le lit de l’ennemi. C’est l’orgueil d’une comédienne— « en tant que comédienne, il n’y a que le jeu »—et donc la rationalité de « l’interdit », autrement dit la volonté d’accomplir parfaitement la mission grâce à son interprétation, qui, peu à peu, s’est laissée consumer par l’instinct de « couleur ».

▶ Les articles consacrés à 〈/LANGLE_BRACKET〉Couleur, interdits〈/RANGLE_BRACKET〉 et à Tony Leung se poursuivent dans le deuxième article.

Orphée Hannam : à partir de la projection de 〈/LANGLE_BRACKET〉Édition spéciale In the Mood for Love〈/RANGLE_BRACKET〉 le 26 avril, suivie de 〈/LANGLE_BRACKET〉Happy Together〈/RANGLE_BRACKET〉 le 23 mai et de 〈/LANGLE_BRACKET〉In the Mood for Love〈/RANGLE_BRACKET〉 le 13 juin, 〈/LCORNER_BRACKET〉la sortie du « cycle d’exposition spéciale Tony Leung » en l’honneur de la publication du livre intitulé « le dernier acteur hongkongais Tony Leung » s’achèvera avec la projection de 〈/LANGLE_BRACKET〉Couleur, interdits〈/RANGLE_BRACKET〉 le 1er août.

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